Deux jours en brousse

Je suis partie deux jours repérer les villages où le projet intervient. Je suis partie en « double cabine » pick up avec une collègue et trois agents du cadastre qui devaient enregistrer les parcelles mis à disposition pour la construction de centre de regroupement des produits agricoles, ceci dans cinq villages. Le mercredi 29, il s’agissait de faire ce travail dans 2 villages : Kimpata et N’Sona.

Les pistes, surtout dans cette zone de montagne, sont difficiles et les trajets en voiture ou en moto ne sont pas de tout repos.

Après avoir travaillé à Kimpata, nous avons rejoins N’Sona, le plus important village de la zone en nombre d’habitants (plus de 90 familles avec chacune 5 ou 6 enfants). Ce village est situé sur le haut d’une colline. Ce qui frappe, c’est d’abord le nombre d’enfants dans ce village qui semble loin de tout. L’école primaire est à 2,5 kilomètres, les humanités (équivalent de notre collège) est à 6 kilomètres environ. En traversant le village le soir avec un collègue d’Agrisud, nous croisons un jeune qui travaille sous un grand manguier, assis à une petite table. Il annonce 4 kilomètres pour se rendre à l’école mais il met une heure et le compteur de la moto de mon collègue annoncerait plutôt 6 kilomètres. Ici, les distances sont relatives et peuvent être sous estimées comme sur estimées. D’ailleurs, je ne suis pas sure que la durée soit un meilleur indicateur, je ne suis pas sure qu’ils aient des montres !

IMAG0256-e1370187088263

Au retour, le jeudi, nous croiserons des femmes le long de la route et notamment des femmes de N’Sona, situé à cet endroit à plus de 8 kilomètres. Les femmes, dont certaines ayant au moins 70 ans, chargées d’un panier rempli de bois porté dans le dos accroché à la tête. Ces femmes font des kilomètres pour aller travailler au champ et le soir, lorsqu’elles rentrent, elles ne doivent pas rentrer « bredouille » alors elles chargent leur panier de bois, de feuilles de manioc, ou d’autres produits « écueillis » au champs ou aux abords. Je ne sais pas qui a dit que les africains étaient paresseux mais quand je vois les distances que font les enfants pour aller à l’école ou les adultes pour aller travailler au champ, je ne dis que cette remarque est bien mal trouvée !

A N’Sona, les enfants n’ont pas l’habitude de voir beaucoup de mundele (les blancs) et encore moins des filles avec des cheveux longs. Les petites demandent en kikongo, leur langue locale, si ce sont des cheveux naturels et à la réponse positive, elles s’exclament « oh maman ! » les yeux ronds comme des billes ! Les petits s’attroupent autour de moi et me suivent partout. Les enfants ne vont à l’école qu’à partir de 6/7 ans. Il n’y a pas vraiment de maternelle, surtout dans les villages. Ils ne parlent quasiment pas français avant d’aller à l’école et souvent même les plus grands apprennent le français un peu comme des chansons : « français récitation : la cigale et la fourmi… » Le garçon fier de me réciter ses leçons mangent les mots et donne un rythme à la poésie la faisant ressembler à une chanson. En début de chaque poésie récitée, le petit annonçait « français récitation ». A la maison ils parlent kikongo alors le français c’est l’anglais pour nous, c’est difficile ! J’ai passé 2 ou 3 heures avec les enfants devant la maison à chanter, danser puis raconter des histoires. J’ai appris quelques mots de kikongo avec eux. C’était l’animation au village et le lendemain, chacun savait déjà ce qui s’était passé.

Le soir lorsque la nuit est tombée, le duc passe dans les rues pour faire les annonces venues de l’administration. Ce soir, en ce début de saison sèche, c’était l’annonce de l’interdiction de pêche au filet, par assèchement du lit (en faisant une déviation) ou par déversement de produits dans les rivières. Il passe avec sa lampe à pétrole, tel un fantôme errant dans la nuit. C’est le panneau d’affichage vivant. Dans les villages, beaucoup de gens ne savent pas lire ni écrire. Le Kikongo est avant tout une langue orale et selon les villages, les u se disent « ou » ou « o », les e tendent vers le « é » ou le « i ». Et ceux qui ont appris à lire et écrire tardivement écrivent les sons, si bien que les écritures varient, tantôt un a, tantôt un e, etc.

Le matin, les occupations commencent avec le lever du jour : 5h30, les femmes sont déjà sur le pont : d’abord, on balaie les alentours de la maison, on allume le feu et on prépare quelque chose à manger, on va chercher de l’eau à la source, etc.. Si des gens viennent travailler dans votre champs aujourd’hui, il faut préparer à manger pour eux, les grosses marmites sont de sortie. Les enfants partent à l’école pour revenir vers midi pour ceux qui vont à l’école primaire. L’après midi, pendant que les parents travaillent dans les champs, les plus grands veillent sur les plus petits. Jamais aucun enfant ne reste seul, ils sont toujours en groupe. Le soir, de retour du champ, les femmes s’affairent toujours sans relâche : préparer à manger, confectionner les paniers, piller les cossettes de manioc, etc. Le travail rythme la vie au village.
Des phénomènes d’érosion menacent l’accès à certains villages : des phénomènes de ravinement, identiques aux lavaka bien connus à Madagascar, coupent ou menacent de couper à court terme des routes. Les habitants y voient des phénomènes magiques. C’est vrai que ça peut paraître incompréhensible : des tranchées qui se creusent dans les flancs des montagnes ici ou là. Ce phénomène menace les accès aux villages mais aussi fait disparaître définitivement toute possibilité de cultiver quoique soit sur ces espaces qui se multiplient dans la montagne. On imagine à terme un espace complètement infertile, et cela irréversiblement.

 

IMAG0257-e1370267516599La chickangue (manioc transformé en pâte à laquelle on donne une forme en bâton) emballée dans les feuilles de bananiers.